• Accueil
  • > Recensions
  • > Guy STROUMSA, Le rire du Christ. Essais sur le christianisme antique, Bayard, Paris, 2006. (283 p.)

Guy STROUMSA, Le rire du Christ. Essais sur le christianisme antique, Bayard, Paris, 2006. (283 p.)

A l’image d’un précédent livre traduit en français, et dont nous avons déjà donné une recension1, le professeur Guy Stroumsa, titulaire de la chair Martin Buber de religions comparées à l’Université Hébraïque de Jérusalem, offre avec cet ouvrage un nouveau recueil d’articles, parut préalablement en revues. Ces articles, s’échelonnant sur une dizaine d’années (entre 1994 et 2004) sont réunis par leur auteur sous le titre, pour le moins provocateur de Le rire du Christ. Cette provocation n’est qu’une façon de mettre en relief ce qui préoccupe Stroumsa depuis maintenant plusieurs années, et qui est le sujet du premier article présenté, à savoir la question du docétisme. L’évocation du rire supposé du Christ n’est ici qu’une façon de rappeler combien les docètes étaient pris dans cette épineuse question, à savoir si le Christ était, d’une façon ou d’une autre, présent sur la croix au moment de sa crucifixion. N’était-il pas qu’une simple apparence ou bien tout juste présent dans une chair humaine en souffrance ? Ce « rire du Christ » provient quand à lui d’un texte gnostique mis en jour en Égypte, au moment de la découverte de la bibliothèque de Nag-Hammadi, et qui a pour titre le Traité du Grand Seth. L’épisode en question se présente sous la forme d’un commentaire de Jésus Christ, assistant, comme de loin, à son procès et à sa mise en croix. Voyant toute l’agitation provoquée par sa mise à mort, ce dernier fait le commentaire suivant : « Quant à moi, je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes et au-dessus de la semence de leur erreur, de leur vaine gloire et je me moquais de leur ignorance. » (NHC VII, 2 ; 56, 18-19). Le gnosticisme est, en quelque sorte, après le docétisme, l’autre obsession de Guy Stroumsa. Il lui a consacré une bonne part de ses recherches. Et cet ouvrage n’est pas en reste sur la question. L’autre objet d’étude de prédilection de notre auteur est le manichéisme. Là aussi, le sujet est évoqué, mais seulement en toute fin de volume, dans l’article intitulé Philosophie des barbares : sur les représentations ethnologiques des premiers chrétiens. Cette étude, qui clôt le livre, ouvre, à l’inverse, les perspectives de recherches sur le manichéisme, mais aussi sur l’Islam et les différentes écoles philosophiques (grecques et alexandrines principalement). Le même procédé était mis en œuvre dans Savoir et salut. Toutefois, si les lecteurs sont à la recherche d’un éventail plus large du champs d’étude de Stroumsa, notamment un tour d’horizon relativement approfondit sur le gnosticisme et le manichéisme, Savoir et salut est à recommandé bien plus que celui que nous traitons aujourd’hui. Inversement, Le rire du Christ est un véritable ouvrage sur le christianisme primitif, dont Stroumsa est aussi l’un des spécialistes reconnu, ce qui est moins le cas de Savoir et salut. Si la question docète (qui est une des questions fondamentale dans la formation du futur christianisme dit « orthodoxe ») ouvre le volume, la suite offre également quelques réflexions cruciales, notamment autour des judéo-chrétiens et de leur conception de la théologie du Nom (question proprement juive, que Stroumsa étudie également du point de vue gnostique, et Dieu sait si ce champ d’étude est fructueux !), mais aussi sur ce que fut la construction d’une herméneutique chrétienne à part entière. Ce dernier article peut notamment être mis en lien avec deux autres articles, situés en fin d’ouvrage, et consacrés respectivement à Moïse en tant que législateur et à l’idée de religion civile chez les premiers Pères de l’Église, mais aussi au conflit de Celse et d’Origène autour de la nature de la religion. Conflit qui se résume dans l’un des plus fameux ouvrages du christianisme antique, le Contra Celsum d’Origène. L’analyse qu’en offre Stroumsa est particulièrement neuve dans ce domaine.

Mais il faut signaler le chapitre qui intéressera sûrement nombre de lecteurs, car il est à la fois le plus attrayant et le plus actuel de tous : celui consacré à l’antijudaïsme, devenu antisémitisme, dans le christianisme ancien. Ce sujet délicat, que Stroumsa n’est certes pas le premier à étudier, est d’un intérêt certain. Au-delà des textes, notamment ceux de Paul, auxquels on a souvent attribué l’une des sources primordiales de l’antisémitisme antique, l’auteur se rapporte essentiellement au déchirement premier entre la « Vetus Israël » et la « Verus Israël » que ce revendiquait d’être la jeune religion. Le rejet systématique de toute forme de références au judaïsme, notamment par Marcion, aussi bien dans les textes que dans la liturgie, apparaît, au-delà des attaques en règles (via les textes et les controverses), comme l’une des sources principales de la naissance de la « haine du Juif ». Ainsi, un auteur chrétien comme Justin, dans sa polémique (sans doute fictive) qui a pour titre Dialogue avec Tryphon, cherchant à mettre en avant le plus possible les vertus de la religion chrétienne, en vient à dénigrer, peut-être même malgré lui, le judaïsme au point de le conduire à une sorte d’antijudaïsme primaire en germe.

Ce chapitre n’a de cesse de nous rappeler, comme en sourdine, qu’une conviction exprimée avec toute la vigueur qui soit par son porteur ne cesse de flirter avec l’extrémisme et l’intolérance. Ceci ne manque pas d’advenir si l’on oublie les notions essentielles de respect et de tolérance. Mais à cette époque, il en allait de la survie même de la jeune croyance. Le mal nécessaire, et somme toute légitime, de démonter une à une les faiblesses ou les incohérences de l’ennemi peut facilement conduire de la joute intellectuelle au conflit armé. Le monde actuel nous en donne sans cesse les exemples les plus dramatiques.

1Voir recension N°4, Gedaliahu Guy Stroumsa, Savoir et salut, Philologos, 2012.

Laisser un commentaire