• Accueil
  • > Recensions
  • > Gedaliahu Guy STROUMSA, Savoir et salut, Les éditions du Cerf, coll. Patrimoines, Paris, 1992. (404 p.)

Gedaliahu Guy STROUMSA, Savoir et salut, Les éditions du Cerf, coll. Patrimoines, Paris, 1992. (404 p.)

Le professeur Stroumsa, que certains auront pu découvrir devant la caméra de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur compte parmi ces chercheurs qui n’ont de cesse d’étonner les lecteurs ainsi que la communauté scientifique. Titulaire de la chair Martin Buber de religions comparées à la prestigieuse Université Hébraïque de Jérusalem, il poursuit infatigablement, et ce depuis des années, l’étude des origines du christianisme en mettant toujours celles-ci en perspective des religions et courants de pensée existant dans le monde antique. Résumons en quelques mots sa biographie :

Né à Paris en 1948, il entame d’abord des études de droit et de sciences économiques, qu’il abandonne au bout d’une courte année pour aller vivre en Israël et entrer comme étudiant à l’Université Hébraïque de Jérusalem où il suit des cours de philosophie et d’histoire du judaïsme. Il poursuivra sa carrière universitaire en intégrant l’Université d’Harvard en religions comparées avant de revenir à Paris, à la section des Sciences religieuses de l’École Pratique des Hautes Études, établissement où il achèvera son cursus, après douze ans d’études. C’est à ce moment-là qu’il entame sa carrière d’enseignant-chercheur, qu’il effectuera intégralement à l’Université Hébraïque de Jérusalem, tout en étant invité, par ailleurs, dans de nombreuses universités du monde entier. En 1999, il fonde le centre pour l’étude du christianisme.

Guy Stroumsa a publié de nombreux articles et ouvrages. Il écrit ses livres alternativement en français et en anglais. Parmi ces derniers, citons Another Seed: Studies in Gnostic Mythology (Brill, 1984) et Hidden Wisdom: Esoteric Traditions and the Roots of Christian Mysticism (Brill, 1996). Il est du reste regrettable que ces deux ouvrages, absolument essentiel pour la connaissance de la mythologie gnostique, dont il est l’un des spécialistes, n’est pas encore été traduits en français. Pour ce qui est de la langue française, nous trouvons en tout et pour tout trois ouvrages, qui sont principalement des recueils d’articles : Savoir et salut : Traditions juives et tentations dualistes dans le christianisme ancien (l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui), La fin du sacrifice : Mutations religieuses de l’antiquité tardive (Odile Jacob, 2005) et Le rire du Christ et autres essais sur le christianisme antique (Bayard, 2006), dont nous donneront une recension prochainement. Notons enfin une centaine d’articles et un nombre comparable de recensions dans diverses revues spécialisées.

Savoir et salut se constitue de vingt et une études, rédigées sur une dizaine d’années. Elles abordent successivement les différentes facettes d’un monde religieux en pleine mutation : celui de l’antiquité tardive. A la charnière des différentes tendances passées en revue par l’auteur, nous trouvons le christianisme naissant. Cette religion émergente, issue du judaïsme, est présentée comme le véritable pivot de cette mutation. Stroumsa, au fil de ses réflexions, montre à quel point le christianisme a joué un rôle de catalyseur (presque d’aimant) vis-à-vis des différents courants religieux, philosophiques et ésotériques de cette époque. L’ouvrage, dans sa première partie, s’ancre au point de départ, à savoir les « traditions juives ». Comme c’est le cas dans le livre de Boyarin, La partition du judaïsme et du christianisme, que nous avons récemment commenté, le lecteur peut aisément mesurer les divers conflits théologiques (qui sont en réalité toujours des conflits d’interprétations) et qui ont creusés, petit à petit, le fossé entre le Vetus Israël et le Verus Israël (selon une désignation chrétienne). Ainsi, de complexes notions comme celles de « l’ange du Seigneur », de « l’Esprit de Dieu », du Métatron ou de l’épineuse question de la polymorphie divine y sont abordées. Avec toujours le même soucis, pour l’auteur, de mettre en parallèle les interprétations contradictoires. C’est, du reste, dans cet esprit de contradiction que nous abordons la seconde partie de l’ouvrage, consacrée à la « tentation gnostique ». Ceci toujours mis en rapport dans son opposition au christianisme. C’est dans ce même esprit que les deux dernières parties viennent à traiter du dualisme manichéen, en rapport avec le dualisme gnostique, et toujours en échos avec le christianisme. Entre temps, l’auteur nous aura également emmené faire un tour du côté des hermétistes, des premiers moines et du mouvement marraniste, poussant jusqu’à la naissance de l’Islam.

C’est à travers cette méthodologie bien particulière, propre à Guy Stroumsa, que nous pouvons mesurer tout l’intérêt de la discipline comparatiste. Il s’agit ici de mieux comprendre le mouvement du christianisme naissant en le maintenant perpétuellement en relation avec les autres courants philosophiques et religieux de son temps. On comprend très vite, au fil de la lecture de ces articles, que si la mouvance chrétienne est devenue, au fil du temps, si prédominante, c’est qu’elle s’est construite en contrepoint de ces différents mouvements. Mieux : l’identité chrétienne s’est définie et consolidée, au fil des années, en se posant en opposition face à toutes ces tendances. Tendances qui tentaient soit de l’annihiler (on peut penser ici au judaïsme rabbinique, avec la prière de la birkhat-a-minim), soit à « l’absorber » (ce fut le cas du gnosticisme et, dans une certaine mesure, du manichéisme).

Le livre de Guy Stroumsa pourrait aussi bien être un manuel tentant à démontrer comment un mouvement parvient à s’imposer au milieu de dizaines d’autres. Ceci au prix de débats contradictoires, de coups bas, d’autodafés et, hélas, bien souvent de conflits allant bien au-delà du conflit simple intellectuel.

Laisser un commentaire