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Bart D. EHRMAN, Les christianismes disparus. La bataille pour les Écritures : apocryphes, faux et censures (Trad. J. Bonnet), Bayard, Paris, 2008. (416 p.)

Bart Ehrman, titulaire de la chaire du département des études religieuses à l’université de Caroline du Nord, n’est pas un inconnu pour le public français. On le retrouve dans la série de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur L’Apocalypse, au côté de nombreux autres chercheurs. Côté publication, si Ehrman n’est pas en reste, avec une vingtaine d’ouvrages à son actif, il n’est encore que peu présent dans les rayons des librairies françaises. Le livre dont il est ici question, Les christianismes disparus, fut le premier à paraître, chez Bayard. En 2010, un second volume a été mis sous presse : La construction de Jésus, paru chez H&O1. Si les recherches d’Ehrman sont peu accessibles comparées à celles d’autres chercheurs américains, c’est que ce dernier est relativement critiqué par la profession. Et, semble-t-il, à juste titre. Ayant eu l’occasion de lire les deux ouvrages parus en français, et cité ci-dessus, je me range en grande partie du côté de cette critique. En effet, on peut reprocher à Ehrman une vulgarisation quelque peu excessive. C’est notamment le cas, de façon assez évidente, dans La construction de Jésus. Ça l’est également pour l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui. Et c’est, semble-t-il, le cas sur nombre de ses ouvrages. Sans être un spécialiste de son œuvre, j’ai eu l’occasion de parcourir certains d’entre eux, comme Misquoting Jesus, Jesus : Apocalyptic Prophet of the New Millenium, God’s Problem ou encore Peter, Paul & Mary Magdalene. Sans parler de Truth and Fiction in the Da Vinci Code, livre qui vient grossir les rangs des ouvrages écrits par nombre de spécialistes en réponse au best seller de Dan Brown. Il y a là, bien entendu, un attrait commercial. On pourrait, du reste, comparer ici Bart Ehrman à des chercheurs français comme Frédéric Lenoir (qui n’est, du reste, pas véritablement chercheur), ou encore Régis Burnet qui, en parallèle de ses travaux scientifiques, publie de nombreux ouvrages de vulgarisation. Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas là de blâmer les ouvrages de vulgarisation, qui sont par ailleurs tout à fait utiles aux profanes (voire même à certains étudiants et spécialistes) et qui sont très souvent de très bonne qualité, car écrits par de véritables connaisseurs. Précisons toutefois que Ehrman n’est pas qu’un auteur de livres accessibles. Ses premières publications, notamment lorsqu’il travaillait aux côtés du grand spécialiste du texte du Nouveau Testament, Bruce Metzger, sont d’une très haute tenue. Signalons notamment Studies in The Textual Criticism of The New Testament (2006), précisément édité par Metzger, et qui offre un éclairage fort pertinent sur les innombrables questions que soulève la critique textuelle.

Les christianismes disparus n’est pas un livre isolé dans le travail de Ehrman. Il a en effet consacré plusieurs ouvrages à cette question des apocryphes et à celle de l’émergence de ce qu’il appelle, à juste titre d’ailleurs, la « proto-orthodoxie ». Citons, aux côtés des recueils de textes dont il a bien souvent assuré la traduction et l’édition, les ouvrages suivants qui, avec Les christianismes disparus, forment une sorte de trilogie : The Orthodox Corruption of Scripture : The Effect of Early Christological Controversies on the Text of the New Testament (1993) et Lost Scriptures : Books that did not make into the New Testament (2003). Signalons aussi que, dans ce dernier ouvrage, on trouve de très amples citations d’apocryphes, pour ne pas dire des traductions complètes. Au vue de cette trilogie, on saisit fort bien ce qu’est le propos de Ehrman : mettre en avant le fait que la proto-orthodoxie s’est imposée au milieu d’un christianisme naissant et multiple, et que cette bataille s’est gagnée au prix d’un impitoyable « nettoyage textuel », conduisant un nombre incroyable de textes à la mise au rebut. Selon Ehrman, tout s’est joué au niveau des textes, et notamment lors de l’élaboration du Canon. L’élaboration du Canon chrétien fait d’ailleurs partie de ses prérogatives de chercheur. C’est là aussi ma conviction personnelle : beaucoup de choses se jouent sur le terrain de l’écriture. D’autant lorsqu’il s’agit d’écritures sacrées, et dès lors qu’on leur attribue un rôle de guide dans le chemin de la croyance et de la foi. Toutefois, on peut faire le reproche à Ehrman de fermer nombre de pistes, notamment celles incontournables des données historico-politiques, linguistiques, géographiques, sociologiques…Bref, de tout ce qui fait l’immense complexité des études dans le domaine religieux et dans le domaine du christianisme ancien en particulier. N’oublions pas que l’on part ici de données vieilles de près de deux mille ans…La prudence est donc de mise, et aucune affirmation ne peut-être tout à fait unilatérale.

La structure de l’ouvrage, en soi, est des plus simples. Dans une première partie, intitulée Faux et découvertes, Ehrman présente certains textes apocryphes majeurs, avec toutefois un manque d’exhaustivité criant, accompagnant ces présentations d’anecdotes concernant leur découvertes (anecdotes dont il est très friand). Dans une seconde partie, il expose les différents types d’hérésies connues (marcionisme, gnosticisme, ébionisme…) qu’il place en regard de ce qu’il appelle la « proto-orthodoxie ». Là aussi, on peut regretter, non pas un manque d’exhaustivité, mais un manque de mise en perspective de ces différentes tendances les unes par rapport aux autres. La dernière partie, sans doute la plus intéressante, intitulée Les gagnants et les perdants (position cependant un peu lapidaire…) expose ce que l’on sait déjà : la proto-orthodoxie est devenue orthodoxie. Cependant, Ehrman positionne cette victoire dans le cadre de l’élaboration du Canon et du contexte historique. Au final, on reste tout de même sur sa fin, avec le sentiment d’avoir malgré tout appris quelque chose, mais pas tout ce que l’on aurait put apprendre d’un chercheur de cette qualité.

 

1Nous donnerons ultérieurement une recension de cet ouvrage.

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