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Archive pour septembre 2012

Guy STROUMSA, Le rire du Christ. Essais sur le christianisme antique, Bayard, Paris, 2006. (283 p.)

Vendredi 14 septembre 2012

A l’image d’un précédent livre traduit en français, et dont nous avons déjà donné une recension1, le professeur Guy Stroumsa, titulaire de la chair Martin Buber de religions comparées à l’Université Hébraïque de Jérusalem, offre avec cet ouvrage un nouveau recueil d’articles, parut préalablement en revues. Ces articles, s’échelonnant sur une dizaine d’années (entre 1994 et 2004) sont réunis par leur auteur sous le titre, pour le moins provocateur de Le rire du Christ. Cette provocation n’est qu’une façon de mettre en relief ce qui préoccupe Stroumsa depuis maintenant plusieurs années, et qui est le sujet du premier article présenté, à savoir la question du docétisme. L’évocation du rire supposé du Christ n’est ici qu’une façon de rappeler combien les docètes étaient pris dans cette épineuse question, à savoir si le Christ était, d’une façon ou d’une autre, présent sur la croix au moment de sa crucifixion. N’était-il pas qu’une simple apparence ou bien tout juste présent dans une chair humaine en souffrance ? Ce « rire du Christ » provient quand à lui d’un texte gnostique mis en jour en Égypte, au moment de la découverte de la bibliothèque de Nag-Hammadi, et qui a pour titre le Traité du Grand Seth. L’épisode en question se présente sous la forme d’un commentaire de Jésus Christ, assistant, comme de loin, à son procès et à sa mise en croix. Voyant toute l’agitation provoquée par sa mise à mort, ce dernier fait le commentaire suivant : « Quant à moi, je me réjouissais dans la hauteur, au-dessus de tout le domaine qui appartient aux archontes et au-dessus de la semence de leur erreur, de leur vaine gloire et je me moquais de leur ignorance. » (NHC VII, 2 ; 56, 18-19). Le gnosticisme est, en quelque sorte, après le docétisme, l’autre obsession de Guy Stroumsa. Il lui a consacré une bonne part de ses recherches. Et cet ouvrage n’est pas en reste sur la question. L’autre objet d’étude de prédilection de notre auteur est le manichéisme. Là aussi, le sujet est évoqué, mais seulement en toute fin de volume, dans l’article intitulé Philosophie des barbares : sur les représentations ethnologiques des premiers chrétiens. Cette étude, qui clôt le livre, ouvre, à l’inverse, les perspectives de recherches sur le manichéisme, mais aussi sur l’Islam et les différentes écoles philosophiques (grecques et alexandrines principalement). Le même procédé était mis en œuvre dans Savoir et salut. Toutefois, si les lecteurs sont à la recherche d’un éventail plus large du champs d’étude de Stroumsa, notamment un tour d’horizon relativement approfondit sur le gnosticisme et le manichéisme, Savoir et salut est à recommandé bien plus que celui que nous traitons aujourd’hui. Inversement, Le rire du Christ est un véritable ouvrage sur le christianisme primitif, dont Stroumsa est aussi l’un des spécialistes reconnu, ce qui est moins le cas de Savoir et salut. Si la question docète (qui est une des questions fondamentale dans la formation du futur christianisme dit « orthodoxe ») ouvre le volume, la suite offre également quelques réflexions cruciales, notamment autour des judéo-chrétiens et de leur conception de la théologie du Nom (question proprement juive, que Stroumsa étudie également du point de vue gnostique, et Dieu sait si ce champ d’étude est fructueux !), mais aussi sur ce que fut la construction d’une herméneutique chrétienne à part entière. Ce dernier article peut notamment être mis en lien avec deux autres articles, situés en fin d’ouvrage, et consacrés respectivement à Moïse en tant que législateur et à l’idée de religion civile chez les premiers Pères de l’Église, mais aussi au conflit de Celse et d’Origène autour de la nature de la religion. Conflit qui se résume dans l’un des plus fameux ouvrages du christianisme antique, le Contra Celsum d’Origène. L’analyse qu’en offre Stroumsa est particulièrement neuve dans ce domaine.

Mais il faut signaler le chapitre qui intéressera sûrement nombre de lecteurs, car il est à la fois le plus attrayant et le plus actuel de tous : celui consacré à l’antijudaïsme, devenu antisémitisme, dans le christianisme ancien. Ce sujet délicat, que Stroumsa n’est certes pas le premier à étudier, est d’un intérêt certain. Au-delà des textes, notamment ceux de Paul, auxquels on a souvent attribué l’une des sources primordiales de l’antisémitisme antique, l’auteur se rapporte essentiellement au déchirement premier entre la « Vetus Israël » et la « Verus Israël » que ce revendiquait d’être la jeune religion. Le rejet systématique de toute forme de références au judaïsme, notamment par Marcion, aussi bien dans les textes que dans la liturgie, apparaît, au-delà des attaques en règles (via les textes et les controverses), comme l’une des sources principales de la naissance de la « haine du Juif ». Ainsi, un auteur chrétien comme Justin, dans sa polémique (sans doute fictive) qui a pour titre Dialogue avec Tryphon, cherchant à mettre en avant le plus possible les vertus de la religion chrétienne, en vient à dénigrer, peut-être même malgré lui, le judaïsme au point de le conduire à une sorte d’antijudaïsme primaire en germe.

Ce chapitre n’a de cesse de nous rappeler, comme en sourdine, qu’une conviction exprimée avec toute la vigueur qui soit par son porteur ne cesse de flirter avec l’extrémisme et l’intolérance. Ceci ne manque pas d’advenir si l’on oublie les notions essentielles de respect et de tolérance. Mais à cette époque, il en allait de la survie même de la jeune croyance. Le mal nécessaire, et somme toute légitime, de démonter une à une les faiblesses ou les incohérences de l’ennemi peut facilement conduire de la joute intellectuelle au conflit armé. Le monde actuel nous en donne sans cesse les exemples les plus dramatiques.

1Voir recension N°4, Gedaliahu Guy Stroumsa, Savoir et salut, Philologos, 2012.

Bart D. EHRMAN, Les christianismes disparus. La bataille pour les Écritures : apocryphes, faux et censures (Trad. J. Bonnet), Bayard, Paris, 2008. (416 p.)

Jeudi 13 septembre 2012

Bart Ehrman, titulaire de la chaire du département des études religieuses à l’université de Caroline du Nord, n’est pas un inconnu pour le public français. On le retrouve dans la série de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur L’Apocalypse, au côté de nombreux autres chercheurs. Côté publication, si Ehrman n’est pas en reste, avec une vingtaine d’ouvrages à son actif, il n’est encore que peu présent dans les rayons des librairies françaises. Le livre dont il est ici question, Les christianismes disparus, fut le premier à paraître, chez Bayard. En 2010, un second volume a été mis sous presse : La construction de Jésus, paru chez H&O1. Si les recherches d’Ehrman sont peu accessibles comparées à celles d’autres chercheurs américains, c’est que ce dernier est relativement critiqué par la profession. Et, semble-t-il, à juste titre. Ayant eu l’occasion de lire les deux ouvrages parus en français, et cité ci-dessus, je me range en grande partie du côté de cette critique. En effet, on peut reprocher à Ehrman une vulgarisation quelque peu excessive. C’est notamment le cas, de façon assez évidente, dans La construction de Jésus. Ça l’est également pour l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui. Et c’est, semble-t-il, le cas sur nombre de ses ouvrages. Sans être un spécialiste de son œuvre, j’ai eu l’occasion de parcourir certains d’entre eux, comme Misquoting Jesus, Jesus : Apocalyptic Prophet of the New Millenium, God’s Problem ou encore Peter, Paul & Mary Magdalene. Sans parler de Truth and Fiction in the Da Vinci Code, livre qui vient grossir les rangs des ouvrages écrits par nombre de spécialistes en réponse au best seller de Dan Brown. Il y a là, bien entendu, un attrait commercial. On pourrait, du reste, comparer ici Bart Ehrman à des chercheurs français comme Frédéric Lenoir (qui n’est, du reste, pas véritablement chercheur), ou encore Régis Burnet qui, en parallèle de ses travaux scientifiques, publie de nombreux ouvrages de vulgarisation. Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas là de blâmer les ouvrages de vulgarisation, qui sont par ailleurs tout à fait utiles aux profanes (voire même à certains étudiants et spécialistes) et qui sont très souvent de très bonne qualité, car écrits par de véritables connaisseurs. Précisons toutefois que Ehrman n’est pas qu’un auteur de livres accessibles. Ses premières publications, notamment lorsqu’il travaillait aux côtés du grand spécialiste du texte du Nouveau Testament, Bruce Metzger, sont d’une très haute tenue. Signalons notamment Studies in The Textual Criticism of The New Testament (2006), précisément édité par Metzger, et qui offre un éclairage fort pertinent sur les innombrables questions que soulève la critique textuelle.

Les christianismes disparus n’est pas un livre isolé dans le travail de Ehrman. Il a en effet consacré plusieurs ouvrages à cette question des apocryphes et à celle de l’émergence de ce qu’il appelle, à juste titre d’ailleurs, la « proto-orthodoxie ». Citons, aux côtés des recueils de textes dont il a bien souvent assuré la traduction et l’édition, les ouvrages suivants qui, avec Les christianismes disparus, forment une sorte de trilogie : The Orthodox Corruption of Scripture : The Effect of Early Christological Controversies on the Text of the New Testament (1993) et Lost Scriptures : Books that did not make into the New Testament (2003). Signalons aussi que, dans ce dernier ouvrage, on trouve de très amples citations d’apocryphes, pour ne pas dire des traductions complètes. Au vue de cette trilogie, on saisit fort bien ce qu’est le propos de Ehrman : mettre en avant le fait que la proto-orthodoxie s’est imposée au milieu d’un christianisme naissant et multiple, et que cette bataille s’est gagnée au prix d’un impitoyable « nettoyage textuel », conduisant un nombre incroyable de textes à la mise au rebut. Selon Ehrman, tout s’est joué au niveau des textes, et notamment lors de l’élaboration du Canon. L’élaboration du Canon chrétien fait d’ailleurs partie de ses prérogatives de chercheur. C’est là aussi ma conviction personnelle : beaucoup de choses se jouent sur le terrain de l’écriture. D’autant lorsqu’il s’agit d’écritures sacrées, et dès lors qu’on leur attribue un rôle de guide dans le chemin de la croyance et de la foi. Toutefois, on peut faire le reproche à Ehrman de fermer nombre de pistes, notamment celles incontournables des données historico-politiques, linguistiques, géographiques, sociologiques…Bref, de tout ce qui fait l’immense complexité des études dans le domaine religieux et dans le domaine du christianisme ancien en particulier. N’oublions pas que l’on part ici de données vieilles de près de deux mille ans…La prudence est donc de mise, et aucune affirmation ne peut-être tout à fait unilatérale.

La structure de l’ouvrage, en soi, est des plus simples. Dans une première partie, intitulée Faux et découvertes, Ehrman présente certains textes apocryphes majeurs, avec toutefois un manque d’exhaustivité criant, accompagnant ces présentations d’anecdotes concernant leur découvertes (anecdotes dont il est très friand). Dans une seconde partie, il expose les différents types d’hérésies connues (marcionisme, gnosticisme, ébionisme…) qu’il place en regard de ce qu’il appelle la « proto-orthodoxie ». Là aussi, on peut regretter, non pas un manque d’exhaustivité, mais un manque de mise en perspective de ces différentes tendances les unes par rapport aux autres. La dernière partie, sans doute la plus intéressante, intitulée Les gagnants et les perdants (position cependant un peu lapidaire…) expose ce que l’on sait déjà : la proto-orthodoxie est devenue orthodoxie. Cependant, Ehrman positionne cette victoire dans le cadre de l’élaboration du Canon et du contexte historique. Au final, on reste tout de même sur sa fin, avec le sentiment d’avoir malgré tout appris quelque chose, mais pas tout ce que l’on aurait put apprendre d’un chercheur de cette qualité.

 

1Nous donnerons ultérieurement une recension de cet ouvrage.

Gedaliahu Guy STROUMSA, Savoir et salut, Les éditions du Cerf, coll. Patrimoines, Paris, 1992. (404 p.)

Jeudi 13 septembre 2012

Le professeur Stroumsa, que certains auront pu découvrir devant la caméra de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur compte parmi ces chercheurs qui n’ont de cesse d’étonner les lecteurs ainsi que la communauté scientifique. Titulaire de la chair Martin Buber de religions comparées à la prestigieuse Université Hébraïque de Jérusalem, il poursuit infatigablement, et ce depuis des années, l’étude des origines du christianisme en mettant toujours celles-ci en perspective des religions et courants de pensée existant dans le monde antique. Résumons en quelques mots sa biographie :

Né à Paris en 1948, il entame d’abord des études de droit et de sciences économiques, qu’il abandonne au bout d’une courte année pour aller vivre en Israël et entrer comme étudiant à l’Université Hébraïque de Jérusalem où il suit des cours de philosophie et d’histoire du judaïsme. Il poursuivra sa carrière universitaire en intégrant l’Université d’Harvard en religions comparées avant de revenir à Paris, à la section des Sciences religieuses de l’École Pratique des Hautes Études, établissement où il achèvera son cursus, après douze ans d’études. C’est à ce moment-là qu’il entame sa carrière d’enseignant-chercheur, qu’il effectuera intégralement à l’Université Hébraïque de Jérusalem, tout en étant invité, par ailleurs, dans de nombreuses universités du monde entier. En 1999, il fonde le centre pour l’étude du christianisme.

Guy Stroumsa a publié de nombreux articles et ouvrages. Il écrit ses livres alternativement en français et en anglais. Parmi ces derniers, citons Another Seed: Studies in Gnostic Mythology (Brill, 1984) et Hidden Wisdom: Esoteric Traditions and the Roots of Christian Mysticism (Brill, 1996). Il est du reste regrettable que ces deux ouvrages, absolument essentiel pour la connaissance de la mythologie gnostique, dont il est l’un des spécialistes, n’est pas encore été traduits en français. Pour ce qui est de la langue française, nous trouvons en tout et pour tout trois ouvrages, qui sont principalement des recueils d’articles : Savoir et salut : Traditions juives et tentations dualistes dans le christianisme ancien (l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui), La fin du sacrifice : Mutations religieuses de l’antiquité tardive (Odile Jacob, 2005) et Le rire du Christ et autres essais sur le christianisme antique (Bayard, 2006), dont nous donneront une recension prochainement. Notons enfin une centaine d’articles et un nombre comparable de recensions dans diverses revues spécialisées.

Savoir et salut se constitue de vingt et une études, rédigées sur une dizaine d’années. Elles abordent successivement les différentes facettes d’un monde religieux en pleine mutation : celui de l’antiquité tardive. A la charnière des différentes tendances passées en revue par l’auteur, nous trouvons le christianisme naissant. Cette religion émergente, issue du judaïsme, est présentée comme le véritable pivot de cette mutation. Stroumsa, au fil de ses réflexions, montre à quel point le christianisme a joué un rôle de catalyseur (presque d’aimant) vis-à-vis des différents courants religieux, philosophiques et ésotériques de cette époque. L’ouvrage, dans sa première partie, s’ancre au point de départ, à savoir les « traditions juives ». Comme c’est le cas dans le livre de Boyarin, La partition du judaïsme et du christianisme, que nous avons récemment commenté, le lecteur peut aisément mesurer les divers conflits théologiques (qui sont en réalité toujours des conflits d’interprétations) et qui ont creusés, petit à petit, le fossé entre le Vetus Israël et le Verus Israël (selon une désignation chrétienne). Ainsi, de complexes notions comme celles de « l’ange du Seigneur », de « l’Esprit de Dieu », du Métatron ou de l’épineuse question de la polymorphie divine y sont abordées. Avec toujours le même soucis, pour l’auteur, de mettre en parallèle les interprétations contradictoires. C’est, du reste, dans cet esprit de contradiction que nous abordons la seconde partie de l’ouvrage, consacrée à la « tentation gnostique ». Ceci toujours mis en rapport dans son opposition au christianisme. C’est dans ce même esprit que les deux dernières parties viennent à traiter du dualisme manichéen, en rapport avec le dualisme gnostique, et toujours en échos avec le christianisme. Entre temps, l’auteur nous aura également emmené faire un tour du côté des hermétistes, des premiers moines et du mouvement marraniste, poussant jusqu’à la naissance de l’Islam.

C’est à travers cette méthodologie bien particulière, propre à Guy Stroumsa, que nous pouvons mesurer tout l’intérêt de la discipline comparatiste. Il s’agit ici de mieux comprendre le mouvement du christianisme naissant en le maintenant perpétuellement en relation avec les autres courants philosophiques et religieux de son temps. On comprend très vite, au fil de la lecture de ces articles, que si la mouvance chrétienne est devenue, au fil du temps, si prédominante, c’est qu’elle s’est construite en contrepoint de ces différents mouvements. Mieux : l’identité chrétienne s’est définie et consolidée, au fil des années, en se posant en opposition face à toutes ces tendances. Tendances qui tentaient soit de l’annihiler (on peut penser ici au judaïsme rabbinique, avec la prière de la birkhat-a-minim), soit à « l’absorber » (ce fut le cas du gnosticisme et, dans une certaine mesure, du manichéisme).

Le livre de Guy Stroumsa pourrait aussi bien être un manuel tentant à démontrer comment un mouvement parvient à s’imposer au milieu de dizaines d’autres. Ceci au prix de débats contradictoires, de coups bas, d’autodafés et, hélas, bien souvent de conflits allant bien au-delà du conflit simple intellectuel.