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Daniel BOYARIN, La partition du judaïsme et du christianisme (Trad. J. Rastoin, en coll. avec C. et M. Rastoin), Les Éditions du Cerf, coll. Patrimoines Judaïsme, Paris, 2011. (447 p.)

L’ouvrage de Daniel Boyarin, professeur de culture talmudique aux départements d’Études du Proche-Orient et de rhétorique à l’université californienne de Berkeley aux États-Unis, pourrait fort bien faire date. Les livres et articles de ce chercheur innovant n’étaient, pour une grande part, publiés qu’en anglais ou en hébreu et très peu accessible au public strictement francophone. Deux titres ont cependant été publiés en France : Mourir pour Dieu. L’invention du martyre aux origines du judaïsme et du christianisme chez Bayard en 2004 (ouvrage aujourd’hui épuisé) et Pouvoirs de diaspora. Essai sur la pertinence de la culture juive aux éditions du Cerf en 2007. Mais d’autres ouvrages mériteraient bien de trouver le chemin de la traduction, comme son remarquable essai sur Paul : A Radical Jew. Paul and the Politics of Identity et Sparks of the Logos. Essays in Rabbinic Hermeneutics, qui apparaît comme une sorte de prolongement de Border Lines (titre original de l’essai qui nous préoccupe ici). Les recherches de Boyarin sont pourtant d’un intérêt majeur pour la recherche actuelle, en particulier celles concernant les origines du christianisme et son rapport au judaïsme antique.

J’ai eu l’occasion, dans le courant de mes recherches, de m’intéresser de très près aux recherches de Boyarin, notamment à celle concernant le Logos. Ainsi, j’ai découvert avant sa parution en français ce livre, que j’ai lu une première fois dans sa version anglaise, avant de le relire en français. La thèse de Boyarin concernant le rôle central qu’il accorde à la théologie du Logos dans la séparation du christianisme d’avec le judaïsme bouscule nombre de points de vue jusque là dominant. Selon lui, cette théologie n’apparaît pas comme une simple récupération chrétienne d’un concept juif (la figure de la Sagesse hypostasiée par exemple, thèse développée et étudiée depuis des décennies) mais bien comme l’un des points centraux de la « Querelle d’héritage » (pour reprendre le titre de l’ouvrage de François Vouga) entre juifs et chrétiens. Boyarin se place aux sources de cette théologie, montrant le binitarisme évident que cette théologie induit au sein du judaïsme. Binitarisme qui pousse certains rabbins, à l’aube de l’invention du judaïsme rabbinique et synagogal, à rejeter cette théologie, jugée hétérodoxe. De cet endroit, Boyarin postule pour une revendication de la figure hypostasiée du Logos de la part de certains juifs, comptant parmi eux les tous jeunes chrétiens. Ceux-ci, amalgamant cette figure à celle du Christ, vont récupérer à leur compte, et dans le but de développer leur propre théologie (théologie qui va évoluer, ici, vers une christologie) du Logos. Ceci va conduire à la rupture, les rabbis considérant cette théologie comme « minut », c’est-à-dire comme hérétique. Boyarin démontre que l’un des maîtres d’œuvre de cette récupération de la figure théologique du Logos fut Justin. Poursuivant sa démonstration, il opère un parallèle entre le Dialogue avec Tryphon de Justin et certains textes du Talmud et de la Mishnah, tendant à prouver la mise au ban des chrétiens pour cause d’hérésie des « Deux pouvoirs dans le ciel » (voir à ce sujet l’ouvrage de Alan F. Segal, Two Powers in Heaven. Early Rabbinic Reports About Christianity and Gnosticism, sur lequel Boyarin s’appuie principalement). Comme un pendant à la fameuse Birkat-ha-minim, la prière rabbinique de bénédiction des chrétiens destinés à les exclure, l’auteur montre qu’au centre de cette « excommunication » se trouve le « vol » de cette théologie. Ainsi, les chrétiens ont-ils récupérés à leur compte la théologie juive du Logos et les Juifs leur ont-ils cédés, mais en arrachant définitivement toutes racines communes entre les deux courants.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, faisant preuve de la même audace intellectuelle, Boyarin établit un parallèle étonnant entre la célèbre assemblée de Yavneh (sorte de concile rabbinique dont le but était d’instituer le tout nouveau judaïsme de forme rabbinique) et le non moins célèbre concile de Nicée des Chrétiens. Au cœur de ce dernier, on le sait, le débat mouvementé sur la nature du Christ. Pour le premier, un débat visant à circonscrire tout ce qui était jugé comme « minut », donc hérétique, par les sages rabbins. Et parmi les points évoqués, la théologie, devenue chrétienne, du Logos et le binitarisme (voir le trinitarisme, en ce qui concerne, là aussi, les chrétiens).

Si certains critiques jugent les thèses de Boyarin quelques peu « osées », voire pour certains, comme manquant d’appuis scripturaires fiables, il n’en demeure pas moins que ce livre est à recommandé sans hésitation. Si sa lecture n’en est pas toujours aisée, elle est cependant vivifiante intellectuellement parlant, et distille un vent de renouveau sur les études concernant les origines du christianisme au sujet desquelles le Pape Benoît XVI déclarait il y a encore peu de temps qu’elle « n’avait plus grand chose de nouveau à apporter ».

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